Portrait

Claire-Alexie Turcot - Sculpter la vulnérabilité brute

Par Daniel Sandoval

 

Lorsqu’on entend parler de sculpture à la scie, on a immédiatement en tête l’image d’un bûcheron musclé et barbu coupant des arbres et maniant une chainsaw. Ce n’est pas très glamour. C’est viril et bruyant. Et quand on nous dit en plus qu’il s’agit d'une femme, un portrait d’un colosse à la charpente imposante et aux bras massifs se façonne dans notre imagination.

Pourtant, quand on rencontre Claire-Alexie Turcot, vêtue d’une chemise florale bien colorée, pour partager avec elle un café dans un coin tranquille de Limoilou, on se rend compte qu’on a jugé un peu trop vite.

Délicate, joviale et imaginative, Claire-Alexie est l’une des rares personnes à Québec qui manie la scie mécanique d’une manière assez précise pour sculpter des pièces d’art à partir de morceaux de tronc d’arbre. Elle fait passer soudainement notre perception du coriace au gracieux en quelques brindilles qui volent au vent dans un nuage poussiéreux de bois.

Un parcours au bout des bras

Avant de devenir sculpteure professionnelle, Claire-Alexie était artiste de cirque. C’est dans ce milieu flamboyant qu’elle a développé son intérêt pour l’art théâtral et la danse, qui sont devenus ses plus grandes sources d’inspiration. Ses sculptures, bien que rigides, sont habitées par le mouvement et l’expression de cet environnement enivrant.

C’est alors qu’elle étudiait aux Métiers d’art à Limoilou, qu’elle a découvert Edith Croft, une jeune sculpteure canadienne. À la suite de cette rencontre, Claire-Alexie était irrémédiablement séduite par la scie électrique.

C’est ainsi qu’elle a commencé à s’entrainer pour pouvoir manipuler la tronçonneuse.  « Il a fallu que je me fasse des bras », dit-elle en souriant avec beaucoup d’entrain. « C’est un peu dur au début, mais quand on s’habitue, c’est beaucoup plus sécuritaire que travailler avec d’autres outils. »

Tout au long de sa carrière, Claire-Alexie a participé à de nombreux concours internationaux. Voyager lui a permis de découvrir de nouvelles techniques en échangeant avec d’autres artistes.

 

 

Le sang dans les veines du bois

Claire-Alexie a choisi le bois parce qu’elle trouve que c’est un matériau vivant. En effet, à la différence des métaux et des mineraux, il continue à bouger une fois que la sculpture a été finie par l’artiste. Elle trouve les sculptures en bronze et en marbre froides. De son côté, le bois se craquelle avec le temps. « C’est comme s’il bougeait, c’est le temps qui vient finir le travail », amène ajoute-t-elle un peu pensive.

Ce qu'il y a de plus merveilleux est que le bois comporte des nœuds et des veines qui représentent toujours l’imprévisible au moment de travailler. C’est ainsi qu’elle a développé une complicité avec le bois. Elle communique avec sa sculpture et souvent, ses plans se modifient en cours de chemin. « Je lâche prise. Ce n’est pas moi qui contrôle 100 %... il y a toujours des surprises. » Elle n’arrête que lorsqu’ elle sent qu’elle est allée jusqu’au bout de son émotion.

Influencée par la nature, elle se promène régulièrement avec ses chiens en forêt. « J’aime beaucoup me perdre dans le bois », affirme-t-elle, très songeuse. Pour elle, c’est très important d’avoir du respect et de l’amour pour la nature. C’est pour cette raison qu’elle utilise toujours du bois recyclé, du pin et du tilleul, qu’elle reçoit souvent en cadeau quand des gens abattent un arbre sur leur propriété. C’est ainsi que les bûches surdimensionnées, brutes et frustes arrivent à son atelier.

C’est en les regardant qu’elle trouve l’inspiration. La forme particulière du bois fait apparaître des animaux dans son imagination qu’elle taille spontanément, toujours en cherchant à créer de l’émotion par le mouvement. « Il faut que ça me touche », souligne-t-elle.  Elle interagit ainsi avec ses créations qui prennent vie par ses gestes inanimés, mais en même temps plein de mouvance. C’est incroyable de voir comment apparaissent tranquillement des silhouettes délicates d’animaux : des renards, des ours et des lièvres. Qui en plus, sont ses animaux préférés de la forêt boréale.

À la fin, il y a beaucoup de griffures, de marques de scie et traces d’instrument sur la surface du bois. Et ça reste ainsi. L’artiste aime laisser la texture rustre du bois.  Et à la fin, il y a un étonnant contraste entre la finition brusque qui se jumelle avec les formes d’animaux candides et colorés. En effet, son art est différent du « chainsaw carving », ce n’est pas une course contre la montre. C’est une course d’émotions.

Ainsi, elle ébranle notre perception en montrant un résultat fantastique, achevé par un objet pourtant grossier, mais lorsqu’il est manipulé par autant de sensibilité, poussée par le besoin de s’amuser et de vivre intensément. Car elle s’interroge à travers son travail sur la force et le courage d’être authentique, de se montrer vulnérable au monde.

Contemplez ses œuvres au clairealexieturcot.com.

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