Portrait

Le réveillon dans la famille Dion

 

Par Denis Méthot

La scène se déroule au début des années 60 dans une petite, mais chaleureuse demeure de la municipalité de Charlemagne. Dans la journée du 24 décembre, Thérèse Tanguay, aidée par certaines de ses filles, se consacre à la préparation du réveillon. Cipaille de la Gaspésie, pâtés à la viande, il faut cuisiner beaucoup pour le repas du réveillon :  la famille compte déjà une douzaine d’enfants, auxquels viendra s’ajouter la petite dernière en 1968, Céline.

Noël, c’est une grosse affaire chez celle qui deviendra la famille la plus célèbre au Québec. Aux yeux de la future « maman Dion » et de son mari Adhémar, Noël, c’est la plus importante fête de l’année et chez les Dion, on célèbre le réveillon en grand comme on le faisait au début du 19e siècle dans les familles très nombreuses au Québec. Sauf que nous sommes un siècle plus tard.

Peu après le souper, les enfants doivent aller se mettre au lit. Tous les cadrans de la maison sont réglés à minuit afin qu’ils sonnent ensemble à la même heure.  Durant la soirée, Adhémar monte le sapin et le décore avec des rubans rouges, des boules et des mots d’amour pour chacun. Avec une troupe aussi grande, les parents n’ont pas les moyens de leur offrir des cadeaux achetés dans les magasins. Alors, maman Dion leur offre souvent des vêtements qu’elle tricote elle-même. Claudette se rappelle encore de l’ensemble casquette, foulard et gants que sa mère lui avait fabriqué pour Noël. La palette de la casquette avait été conçue avec le couvert d’un plat en plastique, mais le « kit » était tellement réussi qu’elle avait fait des envieux à l’école. Les cadeaux provenant des magasins, ce sont des parrains, marraines, tantes et oncles qui en offraient aux enfants Dion. Quand la petite dernière, Céline, est venue au monde en 1968, six ans après les jumeaux Paul et Pauline, elle fut traitée par sa marraine Claudette, ses cinq frères et neuf sœurs, comme la petite princesse et ce sont eux qui lui ont remis sa première Barbie pour Noël et ses premiers habits de neige.

 

 

Durant la soirée du 24, Thérèse disait à son mari : « Adhémar, va faire un tour dans les chambres pour t’assurer que tout le monde dort. Je veux être sûre qu’ils ne seront pas fatigués et qu’ils pourront veiller jusqu’au matin ». Elle savait que la nuit serait très longue…

À minuit, les cadrans retentissaient en chœur dans la maison. C’était le signal si attendu par les enfants pour se lever et se précipiter vers le salon et la cuisine.  Les parents Dion avaient déjà le cœur gros comme Charlemagne : malgré leur nombre, ils invitaient en plus des membres de la parenté à venir se joindre à eux.  Quand les enfants ont été plus grands, plusieurs membres de la famille ont chanté à l’église paroissiale lors de la messe de minuit.

Le repas du réveillon se passait dans une ambiance électrisante. Quand la maman sortait les plats du four, il y avait toujours des enfants qui l’entouraient. Thérèse criait alors à son mari :  « Adhémar, aide-moi ! » C’était le signal de sortir et de jouer de son accordéon, ce qui attirait les petits autour de lui.

Il y avait une règle d’or dans la maison Dion : Adhémar avait fait une promesse à sa femme de ne pas prendre un verre en élevant les enfants et il tenait parole, même au réveillon. La parenté qui apportait de la bière devait la laisser sur le bord de la porte pour s’assurer qu’aucune bouteille ne traînerait sur la table ou les comptoirs de la maison.

Après le repas, on passait au déballage des cadeaux.  Comme les enfants étaient extrêmement nombreux, en grandissant, ils les refilaient à celui ou celle qui les suivaient. Des filles ont hérité de patins de garçons pour aller patiner avec bonheur sur la rivière l’Assomption située près la maison, mais personne ne s’en offusquait : l’important était d’en avoir.

Une scène était particulièrement importante : la bénédiction paternelle.  Adhémar la donnait après le réveillon parce qu’au jour de l’An, trop de membres de la famille étaient partis chez des amis. Tour à tour, dans la nuit du 25 décembre, chaque enfant défilait devant son père pour y recevoir une bénédiction et se faire dire ce qu’il avait apprécié d’elle ou de lui au cours de la dernière année ou obtenir un mot d’encouragement pour les mois à venir. C’était des instants extrêmement précieux pour chacun car le père occupait trois emplois pour faire vivre sa nichée et il était souvent absent de la maison. Alors, ce contact individuel avec lui lors du réveillon prenait beaucoup d’importance.

La cérémonie terminée, comme dans les vieilles maisons, on plaçait les chaises en rond pour faire place à la musique, à la danse et aux chansons ! Adhémar reprenait son accordéon, maman sortait son violon et ils invitaient tous leurs enfants à chanter ou à danser à tour de rôle. Les reels et les airs traditionnels s’enchaînaient. Toute petite, on montait Céline sur la table pour y chanter devant l’un de ses premiers auditoires. « La musique nous a tellement rendu heureux », se rappelle Claudette avec émotions.

La fête durait ainsi toute la nuit, jusqu’au petit matin et il arrivait à l’aube que l’on prépare le déjeuner, les œufs et le pain, pour ceux qui ne s’étaient pas couchés. Ce sont des réveillons et des Noëls inoubliables hérités d’une autre époque et qui restent profondément gravés dans les souvenirs de tous les membres de la famille Dion.

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Claudette Dion, qui nous a généreusement accordé cette entrevue, donne encore une trentaine de spectacles par année et elle est directrice générale de la Fondation Maman Dion, un organisme fondé par sa mère en 2005 et qui a pour mission d’aider des enfants de milieux défavorisés dans leur cheminement scolaire.

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